Tout autour de moi et d’autant plus depuis le COVID-19, j’entends que mes amis démissionnent de leur « bullshit job » pour un « job qui a du sens ». Ils passent alors d’auditeur à prof de yoga, de commercial à artisan potier, du marketing digital à écrivain et j’en passe. Ils m’expliquent ressentir du vide, une perte de sens dans leur « emploi à la con ».

Alors certes, ils gagnent une tonne de « K » (de la thune, wesh), font des afterwork hyper instagramables avec des collègues stylés, ont un billard dans leur open-space épuré, mais cela ne leur suffit plus aujourd’hui. Ils veulent plus ou plutôt ils veulent mieux. Ils recherchent du sens, un objectif pro qui les transporte chaque matin. Bref, ils disent donc fuck à leur bullshit job et partent à la conquête d’un projet « utile ».

De mon côté, avec mon caractère de cochon boudeur, on a plutôt décidé de faire l’inverse. J’ai décidé de divorcer de mon boulot de psy et d’épouser le bullshit job de mes rêves ! J’vous explique…

bullshit job

JE DIS OUI AU BILLARD

De vous à moi, être psychologue était une vocation. À 7 ans déjà, je désirais être « docteur des soucis » (si c’était pas déjà pathologique, ça…). C’est donc tout naturellement que le BAC ES en poche, j’ai toqué plein d’espoir à la porte d’une fac de psycho. O joie !

Étonnement, le fantasme de ma vie d’étudiante s’est confronté à une réalité inattendue: il n’y avait pas de billard à l’université.

À la place, j’ai trouvé des amphis délabrés, des étudiants certainement défoncés à l’amiante, des SDF qui squattaient nos salles et qu’on devait déloger au petit matin ( » cours de préparation au médico-social », qu’on nous disait), des salles de TD où il pleuvait sur nos ordinateurs, des moufles quand la fac ne chauffait pas en plein hiver (c’est balèze en dactylo). J’ai trouvé des profs étonnants (TSA quand tu nous tiens), des cours dispensés dans des bars parce que les manifestations étudiantes bloquaient l’accès à nos salles de cours (mais sans bière), des stages obligatoires à réaliser, mais impossibles à trouver, des étudiants en art du spectacle qui hurlaient « RUTABAGAAAAAAAAAAAA » en claquant les portes des couloirs (décidément, l’art conceptuel m’échappe). À la fac, j’ai trouvé de l’enseignement clinique, du folklore, mais pas de billard et c’était ok.

Accompagnée de mon guide de survie intitulé « composer avec le manque de moyen » et de mon diplôme de psychologue, je pars à la recherche du premier poste de ma vie, à nouveau pleine d’espoir ! Alors je suis d’accord avec vous, ça ne saute pas aux yeux, mais, visiblement, je suis du genre optimiste. Assez chanceuse, je décroche plusieurs entretiens et on me propose plusieurs postes à temps plein (le Graal pour une jeune diplômée psy). Adieu moufles et légumes, je pars embrasser ma vie pro !

En toute honnêteté, j’ai pas kiffé le bisou. Les hôpitaux et les associations ne maîtrisent finalement pas l’art de la galoche et on me renvoie dans la tronche que je suis une « putain de princesse insatisfaite ». Parce que « oui, Line, il y a PIRE ailleurs ! ». On me refuse un bureau pour recevoir mes patients ou encore un ordinateur pour travailler. Je dois donc apporter mon propre matériel informatique et réaliser parfois des entretiens cliniques dehors en plein hiver (et je ne bosse pas sur la Côte d’Azur, hein) ou dans des couloirs, faute de place dans l’établissement. Impossible également d’embaucher plus de professionnels malgré le délai d’attente fou pour obtenir un RDV et notre sous-effectif. Je dois moi-même financer mes formations normalement promises par l’employeur et renoncer à mon temps Formation Information Recherche (pourtant obligatoire).

Jeune et pleine d’énergie, je tente de négocier, de dialoguer, je change de poste pour voir si l’herbe est vraiment plus verte ailleurs, mais entre nous le désamour s’installe peu à peu… Je commence à comprendre que finalement, j’attends un billard qui n’arrivera jamais.

Bullshit job : 1 / Psychologie: 0. J’me lasse.

JE DIS OUI AU BULLSHIT

Après quelques années de romance pratique, mon mariage avec la psychologie est consommé ! Il paraît que c’est généralement au bout de 3 ans de relation qu’on perçoit distinctement les défauts de son partenaire et qu’on décide de son sort. Alors ok, les conditions de travail ne sont pas ouf (c’est à se demander où vont mes impôts) mais bon, je peux me targuer d’avoir un métier avec de belles valeurs. Et ça, c’est fort ! Conciliante pour mon jeune âge, j’me dis qu’en amour comme en pro, on ne peut pas tout avoir ! J’accepte donc de renoncer officiellement au billard, mais je réclame le reste: le sens, la thune et les afterwork stylés.

Je décide donc de m’accrocher à ce partenaire imparfait mais bourré de sens. Je m’agrippe à ce fantasme d’étudiante où je me voyais aider des personnes en souffrance, les accompagner à cheminer, obtenir un peu de reconnaissance pour réparer mon narcissisme fragile (on va pas s’mytho), travailler avec des collègues bienveillants dans une ambiance sereine et chaleureuse. Du genre avec une musique de Disney en fond sonore, les bisounours qui font pioupious, tout ça, tout ça (on ne parle décidément pas assez des ravages de l’amiante).

Si j’étais tout à fait partante pour ce délire psychotique féérique, je me confronte une nouvelle fois à une réalité inattendue: la brutalité qui va de pair avec ce genre de métier.

J’ai donc découvert que lorsqu’on me menace avec une arme blanche, je déborde d’ingéniosité pour imaginer des techniques de self défense (balancer une agrafeuse pour faire diversion puis utiliser une chaise comme bouclier est l’option que j’avais retenue); qu’entre mon stage de plongée et l’apéro, j’ai réussi à jongler entre les urgences psy, mon patient suicidaire et sa famille pour gérer une hospitalisation forcée (merci, maman, pour le stage de cirque à 7 ans); qu’à 11 minutes de mon weekend, j’étais capable de sortir ma plus belle plume pour écrire « vite et bien » au procureur de la République pour lui expliquer qu’une maman aime un peu trop mal son fils Gaston et que les foyers d’accueil sont saturés. J’ai découvert aussi que la notion de secret professionnel regorge de subtilités, que « la loi, c’est la loi » mais que la justice est débordée, qu’il faut agir vite sans réfléchir aux conséquences et que le secteur médico-social crève parce qu’il manque cruellement de moyen pour accompagner convenablement tous les Gaston et leurs parents en difficulté.

Parce que c’est bien joli joli de recueillir la parole des gens, mais parfois, il faut légalement ou médicalement en faire quelque chose et c’est ici que les choses se compliquent. Ça, c’est comme le billard qui n’arrive jamais, on nous en parle pas et j’aime de moins en moins les cachotteries.

En 2020, une psychologue a été assassinée pour avoir voulu protéger un jeune patient mineur.

Mais MERDE enfin ! Mon narcissisme handicapé et moi, on avait signé pour la bienveillance du chant des bisounours et l’avalanche de gratitude ! J’ai dû louper la petite case du contrat concernant les sueurs froides, les malaises et la tremblote à chaque confidence d’un Gaston petit ou grand sachant que derrière, le système médico-social craque et devient lui-même maltraitant (deux ans d’attente pour un RDV dans un CMP, tu as le temps de te suicider un certain nombre de fois sans parler des agressions dans les foyers de protection de l’enfance). Un comble ! À ce rythme-là, je vais bientôt devenir le cliché du vieux psy: éviter de poser des questions dont la réponse pourrait engager une réaction et faire « hum hum ».

Finalement dans ces conditions, même mon métier de psy devient un job à la con qui perd de son sens. J’ai l’impression de poser un pansement sur une hémorragie digne des chutes du Niagara et en plus, de me faire engueuler. Je m’acoquine avec la colère, la peur, l’impuissance, le doute ou encore la frustration et franchement, j’aime pas ça.

Bullshit job: 2 / Psychologie: 0. L’infidélité me guette.

JE DIS OUI AU K

Si pour le moment, ma vie de psy ne vous semble pas folichonne, laissons encore une chance à ce beau métier. Et si la fac m’a été instructive sur bien des points en matière de psychologie et d’adaptabilité, elle m’a également enseigné autre chose: celle d’être reconnaissante du peu qu’on veut bien m’offrir. « Il en faut peu pour être heureux, vraiment TRÈS PEU pour être heureux, il faut se satisfaire du nécessaire », qu’il disait. Cette fois-ci, mon fantasme financier se confrontait à une réalité attendue: celle de voir la valeur de mon travail sous-estimée.

À la poubelle l’estime de soi, on accueille les bras grands ouverts le premier boulot qui m’accepte, qu’importe les conditions ! J’ai donc dit OUI aux 39h payé 35, j’ai dit OUI au boulot le weekend, j’ai dit OUI aux multiples et courts CDD qui s’enchaînent sur plusieurs années (#balancetoncodedutravail), j’ai dit OUI aux smic pour un bac+5 ! Comme c’est une vocation « kiffe ton métier, sauve les gens et ne réclame rien Princesse ». L’argent dans le médico-social, c’est tabou après tout. Pour résumer, un psy qui veut bosser ça baisse la tête, ça dit « merci pour cette précarité opportunité » et ça doit être content. Sauf que je ne suis pas une disciple de Baloo.

Adieu billard, sens et thunes, j’me sens sérieusement négligée et mon amour piétiné. Alors le moral dans les chaussettes, j’erre sur Tinder chercher un peu de réconfort. Et lors d’un speed-dating, je fais la connaissance d’une psy Louboutin.

Oui, c’est comme ça que je l’ai surnommé. Elle était belle, blonde, affranchie ! Elle avait un cabinet libéral dans le meilleur arrondissement de paris (avec suffisamment de place pour exposer un piano à queue, c’est dire) et facturait ses consultations à plus de 100 euros l’heure à d’importants PDG en quête de sens dans leur entreprise bullshit. Vous êtes libre de penser ce que vous voulez de l’éthique des Louboutin, le débat n’est pas là. J’ai pour ma part retenu de cette rencontre une profonde déconstruction de mes croyances concernant mon métier, de mes conditions de travail et de ma valeur qu’on m’avait sagement inculquée à la fac. Ce jour-là, j’ai appris que je n’étais plus obligée de dire OUI à n’importe quoi pour bien faire mon job.

Boostée par cette prise de conscience, ma libido revient en force ! C’est avec les hormones en folie que je reprends le contrôle de ma vie pro et que je décide de m’installer en libéral (#posetadem). Adieu maltraitance institutionnelle en tout genre, je bave d’amour devant ce nouveau souffle professionnel ! Et pour la toute première fois, je goûte à la liberté de mes horaires, au salaire à la hauteur de mes compétences et de mes responsabilités, aux formations et au bureau confortable (et chauffé). Autant vous dire que j’avais même précommandé mon billard dans le supermarché des Piou et le dernier CD des bisounours. Tout s’arrangeait enfin !


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Sauf que le COVID-19 débarque et là, c’est la catastroOOophe ma chérie. Le virus a dû cogner sacrément fort la tête de Manu parce qu’il annonce des réformes révolutionnaires pour sauver les Français. Parmi ces trouvailles d’exception, il dit entendre le mal-être du peuple et déclare qu’il va aider les citoyens à prendre soin de leur santé mentale. Trop top ! Alors nous, les soignants, on saute de joie, on se dit qu’il va injecter des moyens supplémentaires dans le service public (des embauches, des bureaux, du matos quoi) et rendre accessible les consultations chez un psy en libéral.

Encore une fois, mon petit cœur sensible d’artichaut s’emballe et je déchante assez rapidement. Derrière le coup de comm’ du Président se cache en fait l’abandon des services publics (la réduction du nombre de lits dans les hôpitaux, la fermeture de service de psychiatrie, le recrutement d’éducateurs / d’infirmiers pour faire le boulot des psychologues, des grilles de salaires encore gelées) ou encore la précarisation encore plus importante du libéral avec son merveilleux dispositif MonPsySanté (salaire divisé par 2, doubler le nombre de patients vus/jour, etc).

Parce que quand Manu proclame que chaque français peut aller voir son médecin généraliste et demander 8 séances gratuites chez un psy, il oublie de dire que les conditions pour en bénéficier sont beaucouuuup plus complexes que ça et qu’il tue les psys et les hôpitaux au passage ! Donc pour résumer, la santé des Français ou les conditions de travail des soignants, Manu, il s’en balec’ et moi ça m’fait pas marrer.


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Sentant à nouveau mes conditions de travail se dégrader et refusant de proposer des psychothérapies low-cost (psy en burn-out, séance de 30min) à mes patients, je réagis. J’ai pas quitté le naufrage hospitalier pour souffrir à nouveau en libéral, OKAY ? Alors, je fais grève, je deviens militante, je sensibilise à donf les Français (et mes collègues encore sous emprise d’amiante) et je m’épuise doucement, mais sûrement. Ça y est, je suis à bout. Amour, moyen matériel, sens, valeurs, salaire, tout a foutu le camp.

Bullshit job: 3 / Psychologie: 0. Trop, c’est trop. Avocat ou conseiller conjugal ?!

BREF, JE DIVORCE

En amour, il paraît qu’on signe pour le meilleur et pour le pire et là, ça n’allait clairement pas fort. Je ne vais pas vous mentir, j’en ai chialé et vomi pendant 8 mois. Un peu extrême me direz vous, mais je n’ai jamais été quelqu’un dans la demie mesure (en bonne hystéro). Ce métier, je l’avais dans la peau.

  • J’ai été écœurée qu’on me demande de proposer des thérapies médiocres.
  • Dégoûtée qu’on m’impose des conditions de travail déplorables.
  • Épuisée de lutter pour défendre mon métier et mes patients.

Alors certes, derrière ce mélodrame et mes petits caprices, ma situation professionnelle est loin d’être inédite. Elle est même tristement banale et concerne beaucoup de travailleurs divers. Mais que voulez-vous, je crois que ça me fait du bien d’extérioriser cette colère et cette impuissance. J’en ai besoin pour faire mon deuil et tourner la page.

Finalement, comme mes potes en perdition professionnelle, je veux du mieux et finalement la solution est peut-être dans la connerie. Après 8 mois d’errance sentimentalo-professionnelle, j’ai pris la décision de divorcer à moitié et de me taper un amant. En gros, de continuer d’exercer en tant que psy (mais à temps partiel) et de me former à un second métier, bullshit celui-ci (pour sauver mes fesses et ma santé mentale). Adieu vache, cochon, Baloo, je refais ma vie comme on dit !

En janvier 2023, je commencerai une formation dans le marketing digital et l’idée vient de vous. À travers ce blog et Insta, vous m’éclatez et j’ai besoin en ce moment de légèreté, de créativité (entendez par là que personne ne se/me tue si j’ai du retard dans mon travail). Et je suis certaine qu’à ce poste, Manu me donnera une reconnaissance dégoulinante pour un métier bien moins « utile » que le précédent (comme quoi, le COVID a fait des ravages dans sa tête). J’ai donc pour projet d’accompagner toute structure du domaine de la santé qui souhaiterait rafraîchir sa communication. Que voulez-vous, on s’refait pas !

Cœur avec les doigts.

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Vous savez, ce réseau envahi par le dropshipping et où des influenceurs/euses partagent leurs corps photoshopés avec le hashtag #bodypositive

Et ben il s’y passe aussi des trucs cools. Et comme je suis une une bloggeuse cool, j’ai un compte Instagram 😎

Vous n’y verrez pas mes fesses potelée sur une plage aux Maldives, mais des conseils, décryptages de l’actu psycho, infos pratiques, coups de gueule… (et, j’avoue, peut-être mon chat une fois de temps en temps 😏 )

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