Le journal intime d’un psychiatre

Bruno Boniface, ce nom à première vue ne me disait rien. Pourtant au fur et à mesure de la lecture de son roman, je me suis aperçue que ma première « rencontre » avec l’auteur remontait à 2 ans.
J’étais tranquillement chez moi, en train de cuisiner quand j’ai découvert son podcast « transfert » mis en ligne sur internet. Déjà à l’époque, son témoignage de psychiatre (mais aussi d’homme) m’avait bien intriguée… C’est pourquoi j’ai sauté sur l’occasion de vous faire découvrir son premier livre La vieille dame qui voulait se jeter du rez de chaussée– publié aux Ateliers d’Henry Dougier.

Ce bouqin, je crois que je l’ai gobé en 2 jours. J’aime les livres aux chapitres courts qui rendent la lecture plus dynamique et qui me permettent de stopper quand je veux pour m’affairer à d’autres tâches en parallèle (la cuisine, encore). Ce que je n’avais pas prévu en revanche, c’est de me laisser entraîner par la lecture et de laisser mon dîner cramer !

RÉSUMÉ

 » Comme presque tous les patients, il commence sa première séance par « Je ne sais pas par où commencer. » « 

Le docteur Olivier Rougier, « le psy » partage son temps entre l’hôpital, son cabinet et le reste de sa vie. Comme une chronique intime, il nous raconte ses consultations, son quotidien, ses doutes et ses propres fêlures.

On y croise cette mère qui n’a pas vu grandir son petit garçon de trente ans, ou ce père devenu alcoolique après le départ de son fils pour la Syrie; ces copains qui l’invitent aussi parce qu’il est « l’ami psy »; ces collègues potaches qui rebaptisent la moitié des troubles mentaux. Et son superviseur, « le psy du psy », qui le recadre sans ménagement.

On y côtoie CD, la cardiologue qui l’accompagne dans ses nuits de garde et qui se bat, elle aussi, contre ses propres démons.

Et il y a cette vieille dame, au demeurant charmante, qui menace de se jeter du rez-de-chaussée…

INTRIGUE

Très vite, j’ai été saisie par l’histoire que nous raconte l’auteur. Tellement happée par le récit que j’ai parfois eu du mal à distinguer la fiction de la réalité. L’auteur étant un psychiatre qui nous raconte la vie d’un personnage psychiatre ainsi que le fait de retrouver des expériences similaires entre le témoignage du podcast et la fiction du livre. Voyez là toute ma difficulté !

L’auteur y aborde donc la vie d’Olivier Rougier et nous l’expose tel un journal intime. On devient spectateur de la fourmilière hospitalière, on s’incruste avec plaisir dans les consultations psychiatriques, on participe à la vie d’une équipe, on côtoie les pensées de ce personnage touchant, ses doutes, ses blessures, ses réussites… Qui n’a jamais rêvé d’être dans la tête d’un psy ? De savoir ce qu’il pense des patients qu’il rencontre ou encore ce qu’il gribouille sur ses notes durant ses consultations ?!

Dès le premier chapitre, je me suis identifiée au personnage principal, le narrateur. Olivier Rougier est un psychiatre exerçant en hôpital mais aussi en cabinet privé et va lui aussi consulter son superviseur, alias « le psy du psy ».

A l’hôpital…

Rapidement, le narrateur questionne sa place de médecin – psychothérapeute dans l’hôpital dans lequel il exerce. Au milieu de tous ces autres praticiens en « action-qui-sauvent-des-vies », lui se trouve parfois impuissant. Car il soigne autrement: avec des mots et les effets ne sont pas toujours immédiats. Bien que ça sauve souvent des vies aussi…

Les chapitres concernant l’univers hospitalier sont plutôt fidèles à la réalité. Il n’est en effet pas rare de se retrouver dans des situations cocasses qui demandent à ce qu’on bricole avec les moyens du bord et ça demande un peu de créativité. Ou de rencontrer des situations plus dramatiques. Face à cette dure réalité, l’auteur souligne toute l’importance de la fonction contenante et soutenante d’une équipe sans qui l’horreur des situations seraient difficile à supporter au quotidien.

En activité libérale…

En libéral, le psychiatre se retrouve un peu plus seul dans sa pratique. Nous découvrons au fil des pages ses patients et ce qu’il se « joue » entre eux. Car lorsqu’un patient rencontre un psy, il se passe forcément quelque chose dans la relation ! Parfois la frontière entre l’empathie et la sympathie qu’on ressent pour un patient est très mince… parfois on trouve un patient carrément antipathique (oui, oui). Le psy travaille donc avec ses ressentis, il écoute ce qu’il se passe en lui. Il est son propre outil de travail et aucune rencontre ne le laisse indifférent. Ce que le psy éprouve ou ressent dans la relation lui donne même des indices sur la pathologie ou les traits de personnalité des patients rencontrés, ce qui est très utile !

La rencontre avec un psy est une rencontre entre deux êtres humains et personne ne peut s’entendre avec tout le monde ! D’où l’intérêt de bien choisir son psy et d’en rencontrer plusieurs avant de trouver « le bon » pour soi !


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En supervision…

Finalement, même en libéral, le psy n’est pas totalement seul puisqu’il peut faire appel à son maître Yoda, son superviseur. Dans les moments d’échanges avec son « psy de psy », le narrateur dépose ses doutes sur sa pratique, ses craintes, ses blocages, ses différentes émotions, sa culpabilité…

Les récits de vie qu’on écoute font parfois écho en nous, ça résonne avec notre histoire personnelle. Parfois, se sont des événements bouleversants de notre vie privée qui impactent notre travail, notre écoute, notre cadre, notre sensibilité ou la distance « psy-patient » installée. Car comme tout le monde, le psy (qui est un être humain avant tout), fait face à ses propres difficultés. Oui, il nous arrive aussi d’être déprimé ! Si, si. Et quand le psy se sent un peu trop envahi, il travaille aussi sur lui dans ces moments là.

RÉFLEXIONS

Finalement, la vie d’un psychiatre ressemble beaucoup à celle d’un psychologue !

Que ce soit en institution ou en libéral, il m’arrive fréquemment de questionner ma place de professionnelle et mon utilité. D’autant plus que contrairement aux psychiatres, les psychologues ne sont pas médecins…


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Actuellement, le gouvernement questionne aussi notre place. Faute de place dans les structures de prise en charge psychologique gratuites et face à la sur-médicalisation, le système de santé expérimente depuis quelques années le remboursement des consultations libérales chez les psychologues. Le travail des psychologues est donc en voie d’être reconnu ! « En voie » seulement car bien qu’on souligne les bienfaits des consultations psychologiques, le coût de la consultation remboursée n’est pas à la hauteur de notre travail ni de notre niveau d’étude. Du chemin reste encore à parcourir…


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Dans ce roman, l’auteur vient également questionner la pratique du psy. Dès qu’on entre à l’université de psychologie, on nous parle de « neutralité bienveillante« , de la « juste distance entre soi et le patient », de « cadre thérapeutique« . En théorie, on nous demande donc d’être une page blanche sur laquelle le patient va projeter, rejouer ses relations. Cette manière de travailler a nourri bon nombre de fantasmes sur les psys ! Dans les faits, cela est bien plus complexe… puisque le psy est aussi un être humain. Le psy dépose lui même des projections sur son patient, travaille avec son contre-transfert parfois négatif et en vient de temps en temps à donner quelques éléments de lui, de sa vie. Et contrairement à tout ce qu’on nous a appris à l’école, bouger le cadre, la distance ou la neutralité fait parfois avancer la thérapie du patient.

Ce questionnement, je l’ai dans ma pratique mais également avec mon blog. Régulièrement je me demande si je donne trop ou pas assez de moi dans mes articles. Parfois je me dis : « Si je donne trop, ils vont constater que j’ai moi aussi des problèmes. Alors comment vont-ils avoir confiance dans mon travail si j’ai moi même des soucis ?! ». Cela désacralise le psy, lui enlève de son « pouvoir magique ». Ou parfois, le simple fait de partager ses expériences personnelles rend les psys plus humains et déculpabilise le patient.

En tout cela, ce livre a résonné en moi ! Presque thérapeutique, il aura été déculpabilisant sur beaucoup de points vis à vis de ma pratique.

CONCLUSION

Si j’ai beaucoup parlé de ma vie de psychologue, ce bouquin ne s’adresse pas uniquement aux professionnels de la santé, au contraire ! Si mon délicieux dîner a cramé, c’est justement parce que je me suis laissée porter par le récit de l’auteur et que la psychologue a laissé place à la lectrice. A certains passages du livre, j’ai ri au éclat quant à d’autres, j’ai été très émue.

Ce livre permet d’entrer en immersion dans le quotidien d’un psy. Entre son travail de praticien hospitalier et celui de psychiatre libéral, sa place de fils ou encore celle d’ami… Face à ce métier soumis aux fantasmes, le personnage d’Olivier Rougier nous laisse entrer dans sa tête de psy. Et qui n’en a jamais rêvé ?!

Un livre donc à dévorer au plus vite sur ateliershenrydougier.com !

8 commentaires

    • Line Mourey

      Aaah, oui, là il s’agit d’un roman !
      C’est une toute autre ambiance mais le travail du psy, c’est aussi de mener des petites enquêtes ! Donc finalement, ça se rejoint ! 😀
      Bonne lecture !

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